mercredi 8 avril 2009
Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République (partie II)
Propositions
Ce constat nous indique que la crise ne fait que commencer.
Elle va empirer, durer et elle s'annonce même comme la dernière qu'aura généré le système actuel. Après cette crise, il y aura un Autre Monde, ou il n'y aura rien, si rien n'est fait pour sortir du système.
Vous êtes Président à ce moment de l'Histoire ; vous devez assumer afin d'assurer cet Autre Monde.
Voilà pourquoi d'abord, vous devez comprendre qu'il ne sert à rien donc, de s'entêter à vouloir coûte que coûte prolonger ce système purement financier, qui ne fait jamais cas du vrai travail ni des besoins réels des Humains.
Ensuite, parce que (pardonnez l'expression) vous êtes "le Pompier de service", vous devez vous convaincre que pour éteindre l'incendie il faut allumer un contre-feu qui consisterait à mettre sur pied les bases d'une nouvelle économie parallèlement à l'actuelle, tout à la fois libérale et sociale, prenant seulement et pleinement l'écologie en considération, cela pour la simple raison que lorsque l'écologie sera vraiment considérée, alors automatiquement, tous les Humains le seront eux aussi.
Bien sûr, dans cette nouvelle économie, la finance ne devra avoir qu'un rôle mineur de "petite comptabilité", aucunement susceptible de pouvoir influer sur des décisions politiques ou techniques.
Si comme je vous l'ai dit plus haut, vous ne pouvez qu'échouer si vous optez pour la relance de notre système actuel moribond, je pense a contrario que vous pouvez réussir la mise en place de la nouvelle économie écologique, car pour ce faire, vous n'avez qu'à lutter contre des lois et des règles qui sont changeables, puisque dictées par de simples humains.
Si je me permets de vous affirmer qu'un redémarrage économique sans rien changer au système est impossible, c'est que pour l'instant l'économie fonctionne presque exclusivement à l'énergie fossile, nucléaire compris (car en tant que géologue, je peux me permettre de dire que l'uranium est de "l'énergie magmatique fossile").
Lorsque les crises précédentes sévissaient, nous étions encore à pouvoir bénéficier d'une production croissante de pétrole ce qui permettait et facilitait les relances. Or cette production était il y a peu à son sommet. Désormais elle commence à décroître et c'est la première crise que nous avons à vivre dans ce cas de figure. Dès lors, à chaque soubresaut futur de la croissance agonisante, le prix du pétrole s'envolera ce qui étouffera aussitôt le soubresaut : toute la logique du système s'exprimera.
En fait, il ne reste que trop peu de cette énergie, du moins plus assez, pour assurer au monde et à ses 7 milliards d'habitants bientôt, une croissance économique telle qu'elle satisferait les appétits sans fin des financiers ... qui nous gouvernent.
Ces derniers ont cru que l'argent était TOUT, tellement TOUT qu'il était même possible de le substituer à tout, puisque à leurs yeux, il pouvait être acheté et vendu, comme il en serait fait de la nourriture qui est bien la seule chose indispensable et primordiale à l'Humain. Ils ont cru pouvoir multiplier leur argent à l'infini, par la mise en place d'instruments comptables et financiers abscons : Se sont-ils pris pour Dieu ou ont-ils vu Dieu dans l'argent ? La réponse relève tout simplement pour moi, de la psychiatrie.
Et pour avoir toujours plus d'argent, ils ont organisé froidement la destruction du biotope Terre, déchaînant ainsi leur folie.
Finalement, ces gens nous ont violentés, se sont fourvoyés, ont cru au mensonge qu'ils se sont faits à eux-mêmes ... et que nous avons presque tous cru ou voulu croire, tellement il nous enchante.
En généralisant ce mensonge ils ont perpétré un crime contre l'Humanité et sa Planète-berceau car les raréfactions inévitables du pétrole, du gaz, du charbon et de l'uranium ne pourront dans notre paradigme économique, qu'engendrer tensions politiques et guerres qui seront épuisantes pour l'Humanité et surtout cette fois, fatales. D'ailleurs ces tensions n'existent-elles pas déjà ? Il suffit de suivre l'actualité pour s'en convaincre.
Dès lors il ne reste plus qu'une véritable solution, (je sais que la Guerre n'en n'est pas une à vos yeux mais que hélas, elle en constitue une pour de nombreux industriels) qui est d'entamer maintenant, puis terminer d'ici 10 à 20 ans maximum, une réforme complète de l'économie.
Et il ne s'agit pas seulement de modérer d'une quelconque manière la finance mondiale, non ! Il s'agit de changer de paradigme économique, pour que nos activités d'échanges ne soient plus alimentées qu'avec de l'énergie renouvelable et pour que la richesse ne soit pas seulement comptabilisée en argent.
Le but de ce changement serait de faire en sorte que l'argent ne soit plus seulement du pétrole mais plutôt que la captation des énergies renouvelables soit de l'argent.
Des personnalités éminentes voici presque 40 ans avaient annoncé la crise qui commence aujourd'hui. Ces personnes du Club de Rome avaient commandé au MIT (Massachussetts Institute of Technologies) des travaux qui s'étaient conclus en 1972 par la publication du fameux "Rapport Meadows & al." que les "décideurs du monde" ont oublié ou ignoré.
Pourtant, Monsieur Meadows, le rédacteur de ce rapport qui pose les limites de la croissance, vient d'être honoré par le Japan Prize 2009. Je ne me résous pas à penser que c'est un simple hasard !
Je me sens donc très en devoir d'être un de ceux, de plus en plus nombreux, qui rappellent les conclusions des travaux du MIT par des actes, des modes de vie ou des discours résolus, puisque jusqu'à présent vous, vos homologues et vos prédécesseurs, n'avez jamais voulu les prendre au sérieux.
Pourtant, vous auriez dû et nous aurions tous dû prendre garde à la Croissance que nous avons voulu penser synonyme de développement.
En outre, je souhaite vous signaler que ce que les chercheurs du MIT ont prévu en 1972 se révèle aujourd'hui parfaitement exact et que par conséquent, il y a tout lieu maintenant de croire dans les solutions que certains, comme Monsieur Sicco Mansholt, avaient préconisées alors en s'appuyant sur leur rapport.
Cela implique donc, que vous ne devez plus faire cas des opinions et conseils des financiers, ploutocrates et économistes orthodoxes, incapables qu'ils sont - ne l'ont-ils pas prouvé ? - de faire une quelconque prévision. Tout ce qu'ils pourront vous dire ne sera que sophisme, dont ils seraient les seuls à profiter - pour une très brève dernière fois - si vous les entendiez.
Peut-être n'est-il pas trop tard pour très vite envisager de tout remettre en cause. Pour cela, votre énergie serait un atout considérable, afin de tirer parti le mieux possible du peu de temps qu'il nous reste.
Ainsi, pourriez vous réfléchir s'il n'y a pas lieu aujourd'hui de reconsidérer la richesse. Il me semble en effet urgent de redéfinir ce qu'elle est réellement et d'adopter pour la quantifier de nouvelles règles comptables.
Depuis environ 2600 ans, les humains se contentent d'évaluer la richesse grâce à des unités monétaires.
Alors qu'une immense crise écologico-économique commence, il appert que cette façon de compter est par trop simpliste et même dangereuse pour l'Humanité toute entière.
Alors pourquoi ne compterions-nous pas des arbres, des étangs, des prairies, des fleurs et des animaux sauvages pour évaluer une richesse. Pourquoi n'édicterions-nous pas que détruire ce genre de biens obligerait le commanditaire à payer très, très cher ? Pourquoi ne pas faire cela ?
Pourquoi ne pas faire en sorte qu'une prairie humide filtre naturellement de l'eau pour la rendre potable ? Nous n'aurions plus besoin de construire à la place une usine épuratrice coûteuse à la collectivité et gourmande en énergie. Et cela ne nuirait en rien à l'emploi car il faudrait alors surveiller et entretenir en permanence la prairie humide.
Et dans le même esprit, pourquoi ne pas compter les océans et les mers comme des richesses dès l'instant qu'ils sont propres ?
Pourquoi ne pas compter comme richesse les forêts équatoriales et rémunérer les pays qui en sont couverts, pour les services qu'elles nous rendent en matière d'épuration de l'air, de nutrition des océans, de stabilisation du climat et de mise à disposition de molécules chimiques par millions ?
Pourquoi ne pas faire tout cela, sans pour autant avoir l'objectif en tête de coter ces trésors en bourse, car faut-il vous le préciser ? les places financières sont inutiles dans la seule économie qui constitue l'issue pour l'Humanité. D'ailleurs, l'économiste Frédéric Lordon estime que l'idée de fermer les Bourses doit être envisagée dès maintenant.
Pourquoi planter un arbre est-il moins bien considéré que de faire des paris en bourse, paris finalement du même type que ceux faits au PMU.
Pourquoi devoir payer pour remédier à des maux qui n'existeraient pas si nous n'avions pas à vivre dans un environnement saccagé ?
Pourquoi ne compterions nous pas comme richesses, le savoir, le bonheur, la santé, acquis ou préservés grâce à un environnement sain ? sans vouloir forcement les monnayer puisque tout cela n'a pas de prix.
Pourtant, en puisant presque exclusivement dans le stock des énergies fossiles, nous détruisons physiquement, systématiquement et définitivement toutes ces richesses car c'est ainsi que tourne notre économie et pas autrement : Ravages et gaspillages sont l'alpha et l'oméga de cette dernière.
Nous pouvons tous comprendre, qu'au rythme où vont les destructions et la consommation d'énergie, cette économie ne tournera plus bien longtemps. Viendra alors pour l'Humanité, le temps du chaos.
La situation exige donc d'aller vite et d'être novateur pour jeter en France les bases d'une économie écologique en profitant des dernières années de production massive de pétrole.
Cette économie écologique n'aurait plus besoin de ravager pour servir.
Il est urgent de la mettre en place, car une course est engagée contre le temps, pour la survie de l'Humanité, rien de moins.
L'économie écologique naîtra si tous nos processus de productions utilisent seulement les énergies renouvelables et arrêtent de dévaster la biosphère.
Cette économie écologique, je l'appellerais si vous me le permettez, l'écodouble. (économie écologique = écodouble).
En outre, il faut essayer de ne pas avoir à subir trop durement les contrecoups aux déséquilibres qu'engendrent toujours les activités humaines, notamment dans l'atmosphère. Ces contrecoups climatiques se font déjà sentir bien que l'équilibre à atteindre pour l'actuelle situation chimique de l'atmosphère n'est pas encore parvenu, cela du fait de l'inertie des gigantesques masses de matière en jeu. Comme les Lois de la Physique sont incontournables, contrairement aux lois des Humains, cela veut dire que, quoi que nous fassions, les contrecoups vont continuer à se faire sentir, de plus en plus fort. Le niveau des mers va monter, les courants marins vont changer.
Les géologues imaginent facilement ces bouleversements, car l'histoire de la Terre en est pleine. La carte du monde va être profondément modifiée et tout cela en des temps très brefs : Ce sera visible par les gens de ma génération ! Les conséquences humaines sont incalculables et les violences à attendre immenses.
La seule possibilité que nous avons pour diminuer la durée et l'amplitude de ces bouleversements, consiste à nous engager à réduire de façon drastique les quantités d'énergies fossiles absorbées par l'économie actuelle condamnée à disparaître et à trouver un autre gisement d'énergie pour ce qui sera l'écodouble.
Nous devons faire cela car il faut bien garder à l'esprit qu'en l'état de nos connaissances scientifiques et techniques, nous ne sommes pas près de disposer avant au moins un siècle, d'une énergie au rendement aussi élevé que celui du pétrole (si tout va bien, cent ans, c'est le temps qui est prévu pour voir l'avènement du réacteur à fusion nucléaire, descendant d'ITER ... dont la construction commence tout juste à Cadarache).
Pour cette raison, la Conférence de Copenhague sur le climat prévue au mois de novembre prochain ne peut pas et ne doit pas se terminer sur un échec. Il faudrait même aller bien plus loin que ce qui est envisagé.
Alors oui, il faut mener une politique volontariste pour relancer l'économie.
Mais il ne faudrait plus parler seulement pour cela de croissance, toujours "énergivore". Il faudrait parler d'économies d'énergies, de décroissance énergétique (expression d'Hubert Reeves). Il conviendrait de parler en fait, de mutation économique et de transition de l'économie actuelle fermée, vers l'économie écologique ouverte, en faisant ainsi référence, avec ces deux adjectifs, aux systèmes fermés et ouverts de la science qui étudie les échanges de matières et d'énergies : la thermodynamique.
C'est à vous, car vous êtes là à cet instant du temps, que revient la lourde et difficile tâche de mener à bien cette mutation économique. Son objectif, vous l'aurez compris, est de nous permettre de survivre décemment en respectant l'Environnement et l'Humanité ainsi que de n'avoir à subir que "doucement" le dérèglement climatique d'une part et l'épuisement des ressources minéralo-énergétiques d'autre part, qui ne manqueront pas d'affecter et d'altérer, si rien n'est entrepris, le reste de vie d'Homo sapiens sapiens.
Le danger est grand dans la conduite de cette Révolution écologique car, comme dans le cas de la pire situation de guerre qui soit, nous sommes contraints d'agir sur plusieurs fronts. Il faut donc de grands généraux à la barre.
Les grandes lignes
Pour avoir la possibilité d'agir et d'entreprendre cette révolution, il vous faut reprendre le pouvoir des mains des financiers et des industriels qui l'ont peu à peu confisqué pour leur seul profit, sans disposer pour autant d'un quelconque mandat accordé par les Peuples. D'ailleurs, lors de sa dernière conférence de presse mensuelle, Monsieur Obama faisait grise mine et semblait quelque peu en colère, tant il découvre en effet, que ce n'est pas lui qui a le pouvoir réel.
Si le G20 du 2 avril n'aboutit pas à une reprise en main du pouvoir par les politiques, ce sera un échec, peut-être définitif, augurant sans doute de violences comme nulles autres pareilles dans toute l'Histoire. Le luxe du statu quo, l'Humanité ne peut plus se le permettre. Alors, dussiez-vous utiliser la force et la Justice contre les financiers et ploutocrates, vous devez récupérer le pouvoir !
Dès que vous aurez retrouvé votre liberté d'action, il faut mettre en œuvre, tout de suite, les solutions pour fixer la plus grande quantité possible du dioxyde de carbone déjà présent dans l'atmosphère et faire de même pour celui à venir, tout en faisant tout pour économiser l'énergie fossile de façon draconienne... et les autres énergies de la même manière. Il s'agit pour cela de s'appuyer sur le potentiel naturel existant, c'est-à-dire les sols, les océans et les arbres, et surtout pas par exemple, mettre en branle on ne sait quelle "usine à gaz" sortie tout droit de l'esprit étroit des pétroliers : le stockage artificiel du CO2, ça ne marchera jamais ! C'est la Loi de l'Entropie qui le dit ! Nos lois, décrets et autres décisions, portées ou non par votre volonté n'y pourront rien changer.
Dans le même temps, il faut tout à la fois :
- Favoriser la mise en place de l'écodouble, d'abord en parallèle à l'économie actuelle agonisante, par une totale ou quasi totale exonération de charges sociales et d'impôts, les sociétés qui opteront de travailler "soutenable" (je n'ai pas dit durable ; le terme a été dévoyé).
- Taxer de plus en plus chaque année, ce qui n'est pas soutenable(*), étant entendu que les responsables de la crise ne sont pas capables et encore moins habilités à dire ce qui l'est et ce qui ne l'est pas.
- Concentrer de très importants moyens de recherches sur les techniques de captation des énergies renouvelables, après quoi il faudra rapidement mettre en place les infrastructures fruits de cette recherche.
- Consacrer autant de moyens que précédemment pour trouver les solutions à mettre en œuvre afin d'économiser l'énergie, à tous les niveaux de notre Société.
Si nous avons de la chance, au moment où ces actions commenceront à produire leurs effets, le pétrole sera suffisamment rare pour pouvoir augmenter progressivement les charges sociales et impôts des sociétés écologiques, les "autres" étant contraintes de "s'écologiser" ou de disparaître. Pour autant, vous ne devez pas imaginer pouvoir appliquer dans l'écodouble des niveaux d'imposition aussi hauts que ceux qui grèvent le travail aujourd'hui dans notre Pays et en Europe. En fait dans l'écodouble, les fortes impositions s'appliqueraient surtout à la destruction des milieux naturels. Elles pourraient sans aucun problème atteindre 200% voire plus, sur tous les gains qui découleraient des ravages.
Si je ne me trompe pas, tout cela ne correspond pas à une relance de la consommation mais plutôt à des investissements avec de la dette, pour l'avenir. Vous constaterez que j'entends bien vos paroles dans les médias.
J'arrive maintenant au point de vous dire que l'action sera efficace si ce n'est pas seulement la France qui choisit cette voie, mais l'Europe toute entière. Monsieur le Président de la République, vous devez donc en politique intérieure faire de l'écologie et en politique étrangère faire de l'écologie, encore et toujours de l'écologie, pour convaincre l'Europe de faire sienne l'écodouble.
(à suivre)
(*) J'ai mis "durable" à la place de "soutenable" dans la lettre envoyée à Monsieur le Président : Erreur malheureuse ! Mais ça prouve bien que "Mot dévoyé fait pensée déviée".
Commentaires
"La décroissance est simplement une bannière derrière laquelle se regroupent ceux qui ont procédé à une critique radicale du développement et qui veulent dessiner les contours d'un projet alternatif pour une politique de l'après-développement. C'est donc une proposition nécessaire pour rouvrir l'espace de l'inventivité et de la créativité de l'imaginaire, bloqué par le totalitarisme économiciste, développementiste et progressiste."
Serge Latouche - Le Pari de la décroissance (2006)
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